VIII - Les éditos - Témoignage

Editorial du 25 février 2003

TÉMOIGNAGE

Marée noire: Le littoral Atlantique fermé cet été?


Les conséquences du Prestige vues depuis la plage, par Hugo Verlomme (écrivain) qui vit dans le sud des Landes.


Il existe de toute évidence un décalage entre la réalité de la marée noire vécue au quotidien et l'image qu'en a le grand public. Ici, dans les Landes, ce sont des arrivages continuels d'une infinité de boulettes de fuel, galettes, bouses, plaques, qui vont et viennent au rythme des vagues et des marées. L'accès aux plages est interdit sous peine de PV, mais ceux qui s'en sont approchés y ont trouvé quantités de coquillages morts, ainsi que des cétacés. Les oiseaux arrivent épuisés, mourants. Chaque jour la marée apporte son lot de mort que l'on ne voit pas, puisque les plages sont fermées au public.
Les boulettes se déplacent aussi bien à la surface qu'entre deux eaux et passent sous les barrages flottants. Le goudron se dépose au fond des baïnes (poches de sable formées par les vagues et le courant), tuant toute vie au passage, ce qui expliquerait la présence de coquillages rares, trouvés morts sur la plage. L'une des dernières pêches à avoir été autorisée est la pêche à la pibale (ou civelle, larves d'anguilles), pratiquée avec des filets aux mailles fines, posés dans les embouchures des rivières. Là aussi, on a retrouvé dans les mailles les plus fines la présence de minuscules boulettes. Et ce sont ces micro-boulettes qui vont poser problème, car elles sont indétectables à l'œil nu. Microscopique ou en plaques, ce fuel se répand et se dilue partout au gré des vagues et des courants du Golfe de Gascogne. On le retrouve dans les lacs marins (comme à Hossegor), ou projeté sur les centaines de kilomètres de plages du littoral Atlantique et jusque dans les dunes. Avec l'action du vent et de la mer, on peut supposer qu'une quantité de ce goudron va être mêlé au sable, voire enfoui.
Les fronts de mer n'échappent pas à la souillure et le pétrole y est omniprésent: trottoirs, édifices, voitures, immeubles, commerces, les embruns et les tempêtes charrient des fragments de pétrole dans les rues, à des centaines de mètres de la mer. Les flaques d'eau sont irisées. Les nombreux curieux qui se pressent pour venir constater l'étendue des dégâts en rapportent dans leur voiture, dans leur maison. Les pneus et les semelles des chaussures en débordent; le pétrole du Prestige est bel et bien dans nos foyers… Certains le touchent, le reniflent, ignorant sa toxicité cutanée ou aérienne. D'une façon générale, le public semble nettement sous-informé par rapport à la dangerosité du produit. Des centaines de volontaires sont hospitalisés en Galice et le Conseil de l'Ordre des médecins de Gironde refuse désormais de délivrer de certificats médicaux pour les volontaires.
Lorsque la pollution a touché les plages espagnoles, notre gouvernement nous a assuré qu'en France tous les moyens seraient mis en œuvre… Or quels moyens voit-on sur les plages d'Aquitaine aujourd'hui? Peu de chose, sauf peut-être sur des plages plus "prestigieuses" que d'autres. Quelques employés municipaux, pompiers ou agents de la Sécurité civile ratissent péniblement les plages avec des pelles et des rateaux entre deux marées, véritable travail de Sysiphe qui pourrait durer des mois…
Où sont les grands moyens? Où sont les hommes, les machines, la solidarité annoncée? Même les trieuses qui d'ordinaire ratissent les plages, semblent absentes. Plages et communes sont livrées à elles-mêmes et les citoyens ne savent plus que faire, face aux plages jonchées de goudron et d'animaux morts. La rage et la tristesse donnent envie aux citoyens de participer, mais la toxicité du produit est telle que l'on ne peut pas s'improviser volontaire. Face à cette catastrophe sans précédent, véritable Tchernobyl de l'océan, l'État doit assumer ses responsabilités et prendre ses précautions, tout comme s'il s'agissait d'un produit radioactif. On ne demande pas à des citoyens d'aller dépolluer une centrale.
Certes, nous n'avons pas ici une pollution comparable à celle de Galice, mais c'est une autre forme de pollution, plus insidieuse, parce que diluée au point d'en devenir invisible… La tâche, immense, peut durer longtemps, en fonction des fuites du Prestige et de la météo. Mais vu la présence de ces molécules de pétrole aussi bien en surface qu'en suspension, sur le fond ou dans le sable et même dans les embruns, qui peut dire à quel moment les plages pourront être à nouveau ouvertes au public en toute sécurité? Pour de nombreuses communes et régions, les enjeux économiques et touristiques sont énormes.
Lorsque les courants s'inverseront cet été, de nouvelles boulettes reviendront, qui erraient en mer, et ainsi de suite dans le ballet des vents et des courants. Qui, dans ces conditions, pourra prendre la resonsabilité d'autoriser à nouveau la baignade ou la pêche? Les analyses suffiront-elles? Une plage peut sembler saine un jour et s'avérer polluée le lendemain, par l'arrivée d'une nouvelle nappe plus ou moins diluée. Le sable, constamment remué, peut receler pendant longtemps encore, des traces de ce pétrole toxique. Qu'arrivera-t-il si des enfants le touchent?
Il faut donc dores et déjà poser la question "tabou" que tout le monde se pose aujourd'hui: est-il possible que les plages du littoral Atlantique restent fermées l'été prochain? Quelles en seraient le conséquences?
Cette catastrophe doit nous faire réfléchir. Une fois de plus le pétrole se trouve au cœur du problème. Ce pétrole dont nous sommes si gloutons, nous autres les consommateurs. Cessons de chercher les "voyous des mers" là où ils ne sont pas. Nous les avons trouvés: ces voyous: c'est nous, vous et moi, cet Occident pétro-dépendant lancé dans une course à la consommation qui menace la planète. Nous autres les consommateurs, avons le pouvoir de changer cela. Chacun à notre façon.

H. V.

Post Scriptum: Noire cerise sur le gâteau pour les habitants de Capbreton-Hossegor, qui ont droit à une pollution supplémentaire. Avec le dragage du port de Capbreton qui est en cours, ce sont 92000m3 d'eaux noirâtres et de boues toxiques contenant de l'arsenic, du cadmium, du plomb, du TBT, etc., qui sont déversés directement sur les plages et dans une mer déjà gravement polluée! Au secours!
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Un grand merci à Pierre-Yves Delarue pour les illustrations de ce témoignage


Date de création : 20/05/2003 @ 13:23
Dernière modification : 20/05/2003 @ 13:25
Catégorie : VIII - Les éditos


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